Semi pro 
Inscrit: 27/06/2006 20:59
De U.M.A
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L’importance qu’accordait mon père à notre scolarisation dans une école française n’était pas moindre que celle qu’il attachait à notre enseignement coranique. C’est d’ailleurs par le “djamaa “, la mosquée ou école coranique, que nous avons entamé notre éducation et notre instruction. Si je me souviens, très vaguement, de mes premiers pas à l’école française, je ne me rappelle, par contre, pas du tout de mes débuts à la mosquée. J’y suis entré â moins de six ans, c’est absolument sûr ; à cinq, à quatre, à trois....? Celle mosquée existe toujours ; je l’ai visitée, il n’y a pas très longtemps. Elle était située à quelques petites centaines de mètres de chez nous ce n’est pas pour rien que j’indique cette distance. Nous étions obligés de nous lever, très tôt, le matin pour aller, d’abord, apprendre nos sourates à la mosquée, ensuite retourner à la maison pour prendre notre petit déjeuner, puis notre cartable et rejoindre l’école. Après les cours de l’après-midi, on rentrait, bien évidemment, chez nous; un petit café puis la mosquée jusqu’à la fin de la journée. C’était ainsi, tous les jours, sauf mercredi après-midi. Alors, vous imaginez bien que plus la distance était courte et mieux c’était pour mes jambes qui devaient être bien petites à l’époque. Autre chose, encore, n’allez pas croire que, durant les vacances scolaires, on était dispensé de mosquée; bien au contraire, il fallait y aller matin et soir. Mon admission au collège, situé très loin de chez moi, mit un terme à ma fréquentation de l’école coranique. Mon père avait fini par être convaincu que je ne devais, dorénavant, me consacrer qu’à mes nouvelles études de collégien. De mon passage à la mosquée, je garde certains souvenirs. Ce qui m’avait marqué, le plus, c’était les châtiments corporels acceptés, au demeurant, par tous et en premier lieu, les parents. Je ne sais si cela était dû au statut particulier qu’avait le cheikh (le maître de l’école coranique) auprès de ces derniers, à leur ignorance, ou au fait que tout le monde croyait, réellement, à ce qui était communément -34- admis :“ les parties du corps recevant les coups du maître échappaient au feu de l’enfer!” A ce prix, pourquoi ne pas en redemander, alors! Notre cheikh, le cheikh Mokhtar (le même prénom que celui de mon père), était pourtant d’un certain âge. Il donnait l’impression d’être plutôt gentil, mais il avait un grand penchant pour trois genres de coups: - le coup de poing au dos. - un coup au bas du dos avec le talon du pied, - des coups de branche d’olivier sauvage, bien huilée, sur la plante des pieds. Quand il avait à punir les grands gaillards, il usait de cette dernière formule en se taisant aider par certains de leurs condisciples, qui leur tenaient alors les jam-bes, afin qu’il puisse opérer sans danger. Dieu merci, je n’ai jamais eu à subir son courroux: peut-être un ou deux petits coups de poing au dos, mais, pas plus. De nature très sensible, je préférais prendre mes devants, et ne pas lui donner l’occasion de me punir. Il a, cependant, beaucoup contribué à mon éducation et à mon instruction : pour ma maîtrise de la langue arabe, je lui dois énormément, et pour mon apprentissage du Coran, également. A ce propos, je me demande, aujourd’hui encore, comment il parvenait à faire apprendre leurs sourates à une cinquantaine de petits et de grands, tous, de niveaux différents. Il passait d’un élève à un autre, et donc du verset d’une soura à celui d’une autre pour dicter ce qu’il devait dicter à l’un ou à l’autre, avec une facilité déconcertante. Il devait avoir une excellente mémoire et appliquer, de la meilleure manière, de véritables techniques pédagogiques pour pouvoir dispenser, ainsi, un enseignement personnalisé, adapté â la progression de chacun de ses élèves. Je me demande, surtout, comment faisait-il pour faire apprendre aux nouveaux, petits bambins pour la plupart, à lire et à écrire. Je pense avoir été l’un de ses bons élèves. Nous avions, chacun, une ” louha “, une planche nous servant d’ardoise et sur laquelle nous écrivions les versets qu’il nous dictait, et qu’on devait apprendre par coeur pour, ensuite, les réciter devant lui. Après s’être assuré que nous les avions bien appris, il nous autorisait, alors, à effacer notre ardoise et à se présenter à lui, pour une nouvelle dictée. - 35 - Il m’arrivait, souvent, de faire cette opération deux fois par jour, ce qui m’avait permis de dépasser beaucoup de camarades de mon âge pour rejoindre le groupe des plus grands. Effacer notre ardoise n’était pas aussi simple. Dans un coin de notre salle de cours, un endroit était réservé à cette opération. Nous utilisions, pour cela, une sorte de pierre ponce qu’on trempait, au préalable, dans de l’eau: une eau noire, d’un noir dû en partie à l’encre que nous utilisions et que nous préparions, nous-mêmes, avec de la laine de mouton brûlée. Pour écrire sur notre « louha », nous utilisions un bout de roseau taillé en pointe et portant, à l’une de ses extrémités, une petite incision, en longueur. Ainsi fait, il ressemblait à une plume de stylo géante. Sa “ durée de vie “ ainsi que la qualité de l’écriture étaient fonction de l’espèce utilisée, le « tifraoua » étant le genre d’osier le plus prisé. Terminer un chapitre me rendait particulièrement joyeux ; là, c’était tout un cérémonial : â qui ferait le meilleur dessin colorié sur sa « louha » ; des minarets de mosquée, généralement. C’était comme un diplôme qu’on présentait, fièrement, à nos parents. Ils devaient, alors, nous offrir une récompense. Ils devaient, aussi, préparer un plat de couscous ou de gâteaux destiné au cheikh; en réalité, il ne les mangeait pas tout seul, mais les partageait avec tous ses élèves. Par ailleurs, il était de coutume de présenter cette même louha aux proches, aux voisins et même à d’autres, dans l’espoir de se voir offrir quelque piécette, ce que nous ne faisions, jamais, ni mon frère ni moi-même. Il faut dire que l’ardoise nous servait, accessoirement, d’arme d’attaque ou de défense en cas de nécessité. La mienne était faite d’un bois très dur, et était particulièrement lourde : je n’ai jamais eu à en changer. Je n’étais pas méchant, mais je rendais les coups que je recevais, d’une manière ou d’une autre. C’est ainsi que j’avais failli casser le genou à un de mes camarades, suite au coup de louha que je lui avais asséné. Je voudrais, enfin, parler des toulba, des étudiants qui étaient, là, pour approfondir leur connaissance du Coran, dont ils pouvaient réciter la totalité des soixante chapitres. -36- Venant, généralement, de douars et de villages éloignés, ils étaient hébergés à la mosquée. Pour leur nourriture, ils passaient, munis de leurs couffins et de leurs marmites, de maison en maison, demander “El mijoud lillah”; et les familles, sollicitées, se faisaient un devoir, et même un plaisir, de leur offrir une part du repas destiné aux leurs. Mieux vaut ne pas parler des différences entre l’école coranique et l’école fran-çaise c’est simple, il n’y a pas à faire de comparaison! * * * -37- ----------------------------
Extrait de : « Des pages de vie »
Posté le : 29/07/2011 3:58
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