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Pédagogie : Qu’est-ce qu’apprendre (IV)
Posté par moghrabi le 29/09/2006 20:08:53 (1133 lectures) Articles du même auteur
Pédagogie

Apprendre, c’est prendre des risques
« L’erreur, un outil pour enseigner », écrit Jean-Pierre Astolfi.


Essayer, échouer, recommencer, analyser ses erreurs est sans doute la seule façon d’apprendre durablement. Même si les connaissances nouvelles n’écornent pas l’image de soi, ne détruisent aucune croyance, n’enlèvent aucune illusion, ne bousculent aucun tabou, nul ne peut apprendre sans se mettre en déséquilibre, volontairement ou non.
Se mettre en déséquilibre, c’est assumer un état provisoire – mais d’une durée non négligeable – de mise en échec, d’impuissance. On ne peut apprendre sans tenter de faire ce qu’on ne sait pas faire, puisqu’il s’agit d’apprendre en le faisant, non seulement dans le registre des actions concrètes mais aussi dans celui des opérations intellectuelles. L’expérience de l’apprenant est donc celle de ses propres limites. S’il apprend vite, s’il les repousse de façon visible, ses progrès seront gratifiants et soutiendront son effort. Lorsque ce n’est pas le cas, le risque d’échouer peut détourner de toute chance de réussir. Les élèves en grande difficulté finissent pas fuir les situations d’apprentissage, qu’ils vivent, souvent à juste titre, comme désespérantes et humiliantes, même si ce n’est aucunement l’intention de l’enseignant.
Il y a comme souvent, en miroir, un cercle vicieux et un cercle vertueux. Ceux qui apprennent vite et bien sont prêts à continuer, puisqu’ils y trouvent leur compte ; les risques d’échec et d’humiliation les effraient donc de moins en moins, sauf dans le cas pathologique d’un désir de perfection absolue et immédiate. Ceux qui apprennent lentement et laborieusement perdent au contraire l’envie d’apprendre, le coût émotionnel l’emporte sur les profits promis, d’ailleurs à long terme et sans certitude.

Apprendre, c’est changer
On dit que quiconque a appris à nager ou à aller à bicyclette le sait pour la vie. C’est vrai de la plupart des apprentissages. Certes, on peut oublier des informations, des formules, des définitions, des algorithmes. On ne retrouve jamais son état antérieur, son « innocence originelle », sauf en cas de lavage de cerveau.
Au fil des apprentissages, on devient quelqu’un d’autre, on transforme sa vision du monde et des problèmes. Certains ne s’en rendent pas compte, d’autres vivent fort bien ce changement intellectuel mais aussi identitaire, d’autres encore y résistent vigoureusement. C’est une extension du « refus de grandir », l’intuition qu’une fois qu’on saura lire, ou qu’on aura des notions de calcul des probabilités, ne monde ne sera plus comme avant, il faudra assumer plus de responsabilités et certaines tâches ingrates. Ne pas apprendre pour ne pas savoir est encore la plus sûre défense contre le partage des tâches ménagères, par exemple…

Apprendre, c’est exercer un drôle de métier
Dans le cycle de vie, il y a un temps fort de l’apprentissage, même si l’on n’en finit jamais d’apprendre. Apprendre, surtout durant l’enfance et l’adolescence, c’est assumer un rôle social qui a ses exigences, mais donne en même temps une place dans la société et une identité légitime et stable.
Dans la mesure où un enfant s’installe dans la posture de l’apprenant, apprendre devient son « métier », métier d’enfant, puis métier d’élève. D’abord au sens strict du dictionnaire : une activité dont il tire ses moyens d’existence. L’enfant et l’adolescent ne sont pas « payés pour apprendre » (sauf cas particuliers), mais entretenus pour pouvoir se consacrer entièrement à l’étude. La scolarisation de masse a arraché les enfants à leurs parents et a privé ces derniers d’une main d’œuvre précieuse. Certains élèves aident toujours leurs parents aux travaux de la ferme, du magasin ou du ménage. Certaines vacances coïncident encore avec le temps des vendanges ou d’autres tâches rurales.
Apprendre devient un métier dans un sens plus large : il faut s’approprier ses rites, son langage et ses ficelles, pour appartenir au « corps apprenant ». Il faut acquérir les ruses et les routines qui permettent de s’acquitter de ses tâches avec une certaine économie de temps et de moyens. Il faut apprendre à « se ménager » et à se protéger pour survivre et durer dans le métier d’élève.
Certains enseignants pensent qu’il faut enseigner ce métier aux élèves.Sans doute est-ce une ambition des premières années du cursus : produire des élèves « en état de marche », équipés, organisés, attentifs, actifs, travailleurs, concentrés, polis, bref dotés de toutes les qualités dont les bulletins scolaires déplorent l’absence.
Cette tentative de prendre le contrôle du métier est un rien naïve : un métier, c’est aussi une culture commune permettant d’échapper au travail prescrit et au contrôle.C’est une sorte de dispositif qui se construit en partie contre l’organisation et permet de survivre face à des attentes exorbitantes.

Apprendre, c’est mobiliser et faire évoluer un rapport au savoir
La notion a fait fortune depuis quelques années. Le rapport au savoir, ce n’est pas le savoir, c’est l’ensemble des relations affectives, cognitives et pratiques qu’un sujet entretient aux savoirs et à l’apprendre. Le savoir est une composante permanente de notre environnement, comme le pouvoir, l’incertitude, l’espace, etc. Au fil de notre expérience, nous développons un rapport à ces composantes, un rapport fait de dispositions, de goûts, d’attitudes, de représentations, d’habitudes, de désirs et de peurs.
Nul n’aborde un savoir sans représentations préalables, nous disent les didacticiens. Et nul n’aborde un savoir de façon neutre, en quelque sorte sans préjugés, nous disent les psychanalystes et les sociologues. « Encore des maths » exprime un rapport au savoir, de même que « Non, pas une recherche » ou « Je n’aime pas les énigmes ».
Le rapport au savoir est un des ingrédients du sens du travail scolaire. Il ne le détermine pas entièrement, mais peu constituer un très lourd handicap, un barrage presque infranchissable le jour où un élève a construit un rapport défensif, méfiant ou cynique à une discipline, une notion, une méthode, une posture intellectuelle. Faire évoluer le rapport au savoir est donc l’un des enjeux de toute action éducative.

Et alors ?
Ces quelques rappels n’avaient d’autre ambition que de rappeler la complexité et la fragilité de l’apprentissage humain. Est-ce à dire qu’il faut perdre tout espoir, laisser les enfants à eux-mêmes ? Bien sûr que non. Mais cesser d’avoir des attentes irréalistes, laisser du temps au temps, être sensible aux ambivalences, renoncer au forcing, au chantage, aux incitations qui font régresser au niveau du conditionnement. Cesser de mettre les difficultés d’apprentissage sur le compte de la bêtise, de la mauvaise volonté ou de la paresse. Cesser de croire que la violence psychologique, la peur du ridicule ou la répétition jusqu’à la nausée aident quiconque à apprendre.

Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation
Université de Genève

In Enfances & PSY, 2004, n° 24, pp. 9-17.

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